19.août.2019 // Les Crises

Source : René Naba, 29-07-2019

L’auteur dédie ce texte à Raif Badaoui et son épouse Ensaf, icône de la résistance saoudienne à l’absolutisme monarchique, blogueur et créateur en 2008 du site «Free Saudi Liberals», sur lequel il militait pour une libéralisation morale du Royaume Wahhabite. Accusé d’apostasie et d’insulte à l’islam, il est emprisonné depuis juin 2012. Il a été condamné à 1.000 coups de fouet et 10 années de prison. Son avocat Waleed Abu Al Khair est également emprisonné.

Arabie saoudite/ Etats Unis: Une relation sado masochiste

L’alliance entre les Etats Unis et l’Arabie saoudite est à proprement parler une alliance contre nature, en ce qu’elle scelle, sur la base du pétrole, une alliance antinomique entre l’une des plus anciennes démocraties du Monde et un royaume théocratique, le plus obscurantiste de la planète.

Pis, cette alliance débouchera sur une triangulation entre les Etats Unis, Israël, et l’Arabie saoudite d’une grande perversité en ce que le plus petit état du trio, Israël, dictera constamment sa volonté aux Etats Unis, la première puissance militaire de la planète, laquelle en obtempérant répercutera ses oukases au chef de file du Monde musulman, une communauté de 1,5 milliards de croyants.

En apparence paritaire, matérialisée par le pacte de Quincy, l’alliance saoudo américaine traduit en fait une relation sado masochiste, en ce que «le gardien des lieux saints de l’islam» souscrit sans sourciller aux ordres de son maître américain, tandis que le chef du Monde libre, à défaut de souscrire en catimini à toutes les turpitudes du pétrolier, l’exonère à tout le moins publiquement de sa responsabilité directe, comme ce fut le cas lors du raid du 11 septembre 2011 contre les symboles de l’hyperpuissance américaine.

A – Bandar Bush

Illustration de cette singularité, deux pointures saoudiennes se sont distinguées au cours du dernier quart de siècle au sein du cénacle diplomatique de Washington, auprès des deux présidents américains les plus ouvertement perméables aux arguments des Saoudiens:

Bandar Ben Sultan, le propre fils de l’inamovible ministre saoudien de la défense pendant un quart de siècle, Sultan Ben Abdel Aziz, auprès de Georges Bush jr, si intime avec le président américain par ailleurs héritier de la grande dynastie pétrolière du Texas, qu’il fut surnommé «Bandar Bush».

Si intime que le «Great Gasby» du cénacle diplomatique de Washington prendra la liberté de s’installer sur le coude d’un canapé du bureau ovale pour recueillir, en primeur, bien avant les autres alliés de la coalition, la décision des Etats Unis d’envahir l’Irak, le 20 mars 2003, alors que les troupes américaines avaient dejà engagé leur offensive. Une photographie par son photographe personnel et non par celui de la Maison Blanche immortalisera cet instant de connivence.

L’invasion de l’Irak en 2003, présentée comme une opération en représailles au raid taliban du 11 septembre 2001 contre les symboles de l’hyperpuissance américaine, apparaitra rétrospectivement dans les annales internationales, comme le premier cas de représailles par substitution de l’Arabie Saoudite, dont l’Irak en sera la victime collatérale d’un jeu de billard à trois bandes en ce que le commando terroriste était constitué de 15 membres de nationalité saoudienne sur un total de 19.

Son frère, le général Khaled Ben Sultan, interface du général Norman Scwharzkoff, commandant en chef de la coalition internationale lors de l’opération «tempête du désert» contre l’Irak, en 1990-1991, a ponctionné, lui, en toute impunité, l’intendance du corps expéditionnaire occidental de 4 milliards de dollars à titre de rétro commissions sur le ravitaillement des troupes.

Bandar se contentera de moins. Il percevra une dime d’un milliard de dollars dans les transactions militaires de son pays avec les puissances occidentales (le contrat Toronado avec le Royaume Uni). Sans doute, au titre de contrepartie au sacrifice des troupes occidentales pour la défense du Royaume et de contribution à la vie luxuriante de l’ambassadeur saoudien à Washington.

Quand le «born again» s’en est allé vers l’oubli politique, au terme d’une double mandature calamiteuse pour les Etats Unis, le dandy saoudien, propulsé à la tête du djihadisme planétaire, versait dans l’alcoolisme, avant de sombrer dans l’éthylisme, vaincu par son rival régional dans la guerre de Syrie, le Hezbollah libanais.

B – Khaled Ben Salmane, la 2me pointure: le propre fils du roi, un pilote membre de la coalition anti Daech

Quinze ans après, sous Donald Trump, le Roi d’Arabie saoudite a choisi comme ambassadeur son propre fils, le prince Khaled Ben Salmane Ben Abdelaziz (28 ans), pilote de l’armée de l’air, membre de l’escadrille ayant bombardé les positions du groupe islamique Daech dans le cadre des frappes organisées par la coalition internationale menée par les Etats-Unis.

Mieux Donald Trump a réservé son premier déplacement à l’étranger, au Royaume, le 19 Mai 2017, marquant l’adoubement de l’artisan du «Muslim Ban» par les pétromonarchies sunnites. Le «Muslim Ban», mesure phare de l’administration, est le décret anti immigration signé par le président américain le 30 janvier 2017 interdisant aux réfugiés et à sept pays musulmans d’entrer sur le sol américain.

La caution du gardien des Lieux Saints de l’Islam à l’égard de la politique xénophobe du président américain, dans un geste qui va à l’encontre du tollé suscité par cette mesure tant sur le plan intérieur américain et que sur le plan international, s’est accompagnée d’une abdication des pétromonarchies à l’égard de la question palestinienne et sa substitution par un pacte tacite entre Les Etats Unis, l’Arabie saoudite et Israël face à l’Iran.

A noter que le prince Khaled sera exfiltré de l’ambassade saoudienne à Washington et nommé vice-ministre de la défense dont le titulaire n’est autre que son frère aîné le Prince héritier Mohamad Ben Salmane, pour sa probable implication dans l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et remplacé par la princesse Rim Bint Bandar, la propre fille de Bandar Bush.

Une triangulation d’une grande perversité

Les ambassadeurs d’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis sont ainsi donc les deux diplomates qui ont l’accès le plus facile à la Maison Blanche, sous la présidence de Donald Trump, bénéficiant même d’une sorte de préséance sur les représentants de l’Otan et se situent juste derrière l’ambassadeur d’Israël.

L’Etat hébreu constitue en fait un plafond de verre infranchissable, malgré toutes les courbettes des pétro monarques, malgré toutes les couleuvres qu’ils avalent à journée faites.

Leur primauté s’arrête là où commence le passe droit israélien en raison de la puissance du lobby juif américain, le plus puissant au monde au sein du plus puissant pays du Monde. Jamais lobby n’a autant mieux exercé son emprise sur un état dans les annales internationales au point que le lobby juif américain constitue un cas d’école de captation absolu de pouvoir.

L’Arabie Saoudite vit donc ainsi sous un régime de «souveraineté limitée» invariablement sous les fourches caudines des Etats Unis, au-delà d’Israël, conditionnée par les impératifs stratégiques des Etats-Unis, eux-mêmes sur conditionnés par les impératifs hégémoniques israéliens sur la zone. Une triangulation d’une grande perversité.

Le discours disjonctif américain

L’Arabie saoudite est certes l’artisan de deux plans de paix pour le règlement du conflit israélo-arabe, mais les Etats Unis n’ont jamais daigné faire pression sur Israël pour qu’il prenne en compte les offres de paix saoudiennes et sauver ainsi la face du meilleur allié arabe des Etats Unis.

C’est Israël qui a introduit la course aux armements atomiques au Moyen Orient et cela depuis soixante-dix ans et refuse de se soumettre aux contrôles prévus par le Droit International. Mais c’est l’Iran qui constitue l’unique danger nucléaire de la zone. Durant toute cette période, l’Arabie saoudite ne s’est jamais plainte de la possession par Israël de l’arme atomique, ni à chercher à imposer un contrôle international de son usage.

Il en est de même du péril chiite, suscité par les Américains en décapitant les deux adversaires idéologiques -et sunnites- de l’Iran chiite révolutionnaire, les Talibans, en Afghanistan, en 2001, et l’Irak baasiste et laïc de Saddam Hussein, en 2003. L’Iran est ainsi devenue une puissance régionale redoutée non pas tant sous l’effet d’une politique volontariste, mais par effet d’aubaine consécutive à la politique erratique américaine.

Les guerres croisées des États-Unis en Irak pour le compte d’Israël, depuis 2003, la guerre d’Israël au Liban contre le Hezbollah pour le compte de l’Amérique, en 2006, constituent de parfaites illustrations de l’intrication d’Israël dans la stratégie américaine.

L’exemple le plus criant est l’important contrat militaire de l’ordre de 300 milliards de dollars sur dix ans, -conclu en 2017 entre les Etats Unis et le Royaume saoudien destiné à renforcer les capacités balistiques et navales du royaume saoudien face à l’Iran-, tout en «préservant la supériorité militaire israélienne dans la zone» selon un membre de l’administration américaine. Trois cents milliards sans pouvoir parvenir à la parité avec Israël.

Le 2me exemple est la transaction sur la fourniture de réacteurs nucléaires à usage pacifique à l’Arabie saoudite. Promise par Donal Trump au Roi Salman, cette transaction sur 18 réacteurs d’une valeur de 150 milliards de dollars se heurte néanmoins à une vive opposition au Congrès du fait du loby juif américain, quand bien même la dynastie wahahbite a scellé une alliance souterraine avec l’Etat Hébreu face à l’Iran, le voisin millénaire des Arabes.

Le 3 me exemple: Le retrait unilatéral américain de l’accord international sur le nucléaire iranien

Le retrait américain de l’accord international sur le nucléaire iranien ne résulte pas d’une décision stratégique de Donald Trump, mais répond largement à son souci d’honorer d’une créance électorale, de s’acquitter d’une dette en quelque sorte, à l’égard de trois milliardaires américains hyper pro-israéliens: le casinotier Sheldon Adelson, Bernard Marcus, (immobilier) et Paul Singer, fondateur du fonds «Elliot Management Corporation», réputé pour sa rapacité au point d’être qualifié de «fonds vautour». Sheldon Adelson, un proche du premier ministre israélien Benyamin Netanyahu et ses deux autres collègues ont largement financé la campagne présidentielle de Donald Trump.

Eli Clifton soutient que Donald Trump se heurtait à une vive résistance des personnalités importantes de son proche entourage (le ministre de la Défense, James Mattis, le président de la commission des Affaires étrangères de la chambre des représentants, Ed Ross- Républicain de Californie, de même que les trois principaux alliés européens de l’Amérique (Allemagne, France, Royaume Uni), ainsi que plus des 2/3 des Américains qui ne s’imaginaient pas que le président allait se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien, selon un sondage CNN effectué mardi 8 Mai 2018, le jour même de l’annonce du retrait américain.

Sheldon Adelson et Bernard Marcus sont deux membres de la coalition de Likoud du Parti Républicain, autrement dit des adhérents au parti d’extrême droite israélienne au sein d’un parti américain.

Leur pari sur Donald Trump leur a généré de substantielles retombées: Alliance totale des Etats-Unis avec Israël, transfert de l’ambassade des Etats Unis vers Jérusalem, prélude à l’officialisation de la mort du projet de création de deux Etats: Israël- Palestine.

Dans ce contexte, il est important de rappeler la position du tandem Adelson Marcus sur l’Iran: Le casinotier préconisait un bombardement nucléaire préventif assorti d’une menace de changement de régime à Téhéran, en prélude à des négociations portant sur la renonciation définitive de l’Iran à son programme nucléaire.

Bernard Marcus a, pour sa part, résumé sa position, dans une interview à Fox Business en 2015 par cette formule lapidaire: «l’Iran c’est le diable».

L’argumentaire saoudien et le réseau lobbyiste saoudien aux Etats Unis

L’argument de base: Le golfe Arabo-Persique, dont les sous-sols renferment les deux tiers des réserves pétrolières connues dans le monde, demeure pour longtemps un espace géostratégique de première importance, qu’il convient de garder sous contrôle coûte que coûte.

Tel un leitmotiv, cet argument répété inlassablement par le lobby saoudien a fini par porter, allant droit au cœur des partisans d’une politique étrangère belliqueuse justifiant par là même l’absence de solution de rechange au partenariat entre Washington et Riyad.

Le lobby pro saoudien profite à plein de ce que l’anthropologue Janine Wedel appelle l’avènement du «gouvernement de l’ombre».

Depuis la révolution néolibérale de la décennie 1980-1990, observe-t-elle dans son livre Shadow Elite (Basic Books, 2009), les administrations successives ont méticuleusement privatisé les fonctions du gouvernement en les sous-traitant à des «compagnies, des agences de consultants, des think tanks et d’autres prestataires non gouvernementaux». «Ces intervenants privés, ajoute-t-elle, sont parties prenantes du travail gouvernemental, impliqués dans tous les aspects de la gestion des affaires publiques ainsi que dans la conception, l’adoption et la mise en œuvre des lois.» Alors qu’autrefois la mise en application des décisions fédérales incombait presque exclusivement aux agents de la fonction publique, à présent les trois quarts de ce travail, mesuré en termes d’emplois, sont confiés à des contractants externes.

La pratique était connue depuis longtemps, mais elle s’est propagée comme un feu de brousse depuis les premières années de la présidence de M. William Clinton (1993-2001).

Le Général David Petraeus, Anthony Cordesman, et Brooking Institution parmi les bénéficiaires américains des subventions pétro monarchiques:

Le Centre pour le progrès américain (CAP) a bénéficié d’une subvention d’un million de dollars de la part d’Abou Dhabi. Ce think Thank a été fondé par l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton, John Podesta, dont le frère Tony est dûment enregistré comme lobbyiste pro saoudien. Les deux frères opèrent désormais en tandem au sein du «Podesta Group».

Le chroniqueur du Washington Post David Ignatius est un bon exemple de courroie de transmission entre groupe d’intérêts et monde des médias. Ses détracteurs l’affublent des sobriquets d’«apologiste en chef de la CIA» et de «majorette de l’Arabie saoudite».

Le Conseil de l’Atlantique (Atlantic Council) a reçu 2 millions de dollars en 2015 de la part des Émirats arabes unis et de bienfaiteurs proches de Riyad. Le général David H. Petraeus, ancien commandant du Centcom, est membre de son conseil de direction.

Le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) a eu droit à 600.000 dollars en 2015 de la part de Riyad et d’Abou Dhabi. Anthony Cordesman, une des figures du CSIS est un ténor du réseau pro saoudien à Washington. Ex-conseiller du sénateur républicain John McCain, ce vétéran du Pentagone, du département d’État et du ministère de l’énergie a surtout la réputation d’être un savant sérieux, dont les travaux sur le marché international de l’énergie sont largement respectés. C’est donc une recrue de choix.

A noter que durant la phase finale du projet de loi JASTA, c’est-à-dire après son vote par le Congrès américain et dans l’attente du veto du président Obama, le Centre d’études et des affaires des médias à la Cour royale saoudienne a signé un contrat avec la société «Squire Patton Company Boggs LLP» pour les services juridiques, d’un montant de 100 000 dollars par mois. Ce contrat prévoyait que la société offre ses services juridiques, entre le 19 Septembre 2016 et le 30 Septembre 2017, sans compter «une assistance stratégique et juridique sur la politique étrangère et les questions relatives au gouvernement des Etats Unis
Un constat identique a avait été signé avec «SRG LLC, Relations gouvernementales et lobbying», d’une valeur de 45.000 $ dollars par mois, s’étalant du 18 Septembre au 18 Décembre 2016, en vue de convaincre les responsables de la politique américaine d’apprécier «la valeur du partenariat privé américano-saoudien et l’importance de l’Arabie dans la garantie des intérêts économique et sécuritaire sensibles des États-Unis ».
La liste serait incomplète si l’on oubliait de mentionner la Brookings Institution (21,6 millions de dollars de dons en provenance du Qatar depuis 2011, et au moins 3 millions des Émirats depuis mi-2014), deux des plus belliqueux états de la zone.

Enfin, une mention spéciale pour le New York Times, qui pendant 70 ans à assumer un rôle laudateur en faveur du royaume saoudien, se pâmant avec constance devant toutes les réformes même les plus insignifiantes décidées au compte-goutte par le plus obscurantiste régime de la planète.

Pour aller plus loin sur le lobby saoudien aux Etats-Unis, cf ce lien https://www.monde-diplomatique.fr/2017/07/LAZARE/57670 Daniel Lazare, auteur de «The Velvet coup: The constitution, the Supreme Court and the decline on American Democracy». Verso Londres 2011.

Source : René Naba, 29-07-2019