Samedi 22 avril 2017    //     valeurs actuelles
Maria Zakharova. La diplomate russe regrette les refus répétés des Occidentaux de s'entendre avec Moscou. ©MAXIM SHEMETOV/REUTERS
Maria Zakharova. La diplomate russe regrette les refus répétés des Occidentaux de s'entendre avec Moscou. ©MAXIM SHEMETOV/REUTERS

Russie. Parmi les cent femmes les plus influentes au monde, selon le dernier classement de la BBC, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Vladimir Poutine nous dit ses vérités dans un contexte marqué par le terrorisme et la guerre en Syrie.

Il n’y a pas une seconde d’hésitation, pas un mot qui ne vient pas, pas un doute. D’un caractère entier, Maria Zakharova répond avec une pointe d’amertume, persuadée que les relations avec l’Occident se sont dégradées alors qu’elles auraient dû être au mieux. Ne serait-ce que pour faire face au terrorisme. Quand elle nous reçoit dans son bureau de Moscou, dans un bâtiment de style néoclassique flambant neuf qui jouxte l’impressionnante tour du MID (ministère des Affaires étrangères), le souvenir de l’attentat du métro de Saint-Pétersbourg est encore frais : « Hélas, ce n’est pas une nouveauté, notamment pour les habitants de Saint-Pétersbourg, ils étaient nombreux dans l’avion qui a explosé au-dessus du Sinaï en 2015. » Un défi pour la Russie qui est confrontée au terrorisme international dans le Caucase depuis les années 1990. « Où étiez-vous tous quand nous avions besoin de vous dans les années quatre-vingt-dix ? Des centaines d’enfants ont été ciblés expressément. Nous assistons à une nouvelle montée du péril terroriste et nous avons proposé un front global contre le terrorisme. Nous n’avons toujours pas de réponse… »

Maria Zakharova est ainsi. Pas de langue de bois chez cette diplomate de 41 ans, née à Moscou mais qui a passé son enfance à Pékin. Directrice de l’information et de la presse du ministère des Affaires étrangères depuis 2015 et première femme à ce poste, elle est en première ligne dans sa salle de presse et sur les réseaux sociaux où elle imprime son style. Sur son grand bureau de verre, six téléphones, dont trois sont des lignes spéciales portant le sceau de l’aigle bicéphale, l’un de ceux qu’a dû employer Poutine en 2001, étant le premier à proposer une coopération à Georges Bush au lendemain du 11 Septembre. « Hélas, les États-Unis n’ont pas donné suite. On voit la conséquence de cela en Afghanistan, la situation est critique et se nourrit du trafic de drogue dont la production atteint des sommets et qui permet de financer le terrorisme »

 

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Mais pour quelle raison tout semble rater entre les États-Unis et la Russie ? Maria Zakharova soupire. Elle balaye de son grand regard bleu azur un vaste morceau d’histoire et s’arrête à la fin de la guerre froide. « Nous étions prêts à construire un nouveau monde avec des bases légales garanties par la charte de l’Onu et par l’OSCE. La nouvelle Russie s’est construite sur cette réalité, nous avons adopté les institutions démocratiques, les changements industriels et économiques. Nous étions prêts à tout cela. Nous pensions avoir les mêmes droits que les autres nations. Mais nous avons compris que notre vision n’était pas partagée. »

La diplomate, qui connaît bien les arcanes internationaux pour avoir dirigé à New York le service de presse de la mission permanente de la Fédération de Russie à l’Onu entre 2005 et 2008, continue d’expliquer les raisons du blocage : « L’Otan ayant été créée pour faire face à l’URSS, la Russie disait : il n’y a plus de pacte de Varsovie, plus d’URSS, nous voulons coopérer, nous sommes prêts à rejoindre l’Otan pour participer à un espace atlantique de sécurité collective. Réponse : non, vous ne pouvez pas. L’aveu a mis du temps à venir. C’est Samantha Power, l’ambassadrice américaine à l’Onu, qui a lancé à notre ambassadeur Tchourkine une phrase dont le sens se résume à ceci : “Vous ne pouvez pas avoir cette position, car vous avez perdu la guerre froide.” Et c’est tout [en français dans le texte, NDLR]. C’est la seule explication. Washington vit selon l’esprit du vainqueur de la guerre froide, il n’y a donc rien à partager… »

 

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Alors que notre discussion se poursuit, le ton de la voix de Maria Zakharova se fait plus profond à mesure qu’elle expose des choses graves.

« Toutes les grandes guerres se sont déclenchées quand une partie veut dominer. Au départ, c’était loin de nos frontières, notamment la Libye bombardée en violation de la résolution de l’Onu, les printemps arabes. Nous expliquions qu’il s’agissait d’impasses. La ligne rouge, ça a été l’Ukraine. Les pouvoirs occidentaux ont directement participé à deux changements anticonstitutionnels de président et ont mis Kiev devant un ultimatum impliquant le rejet de la coopération avec la Russie. Même la parole des Européens de garantir l’accord entre le président Ianoukovitch et l’opposition n’a pas été respectée. Cela a été encore pire quand les mêmes ont laissé le nouveau pouvoir recourir à la force dans les régions russophones. C’est pour cela que la Russie a soutenu l’initiative de référendum, alors que les Criméens en avaient été empêchés depuis plusieurs années. »

 

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Le chaos au Moyen-Orient ? “La cible, c’est vous, c’est l’Europe”

Zakharova, qui est en contact quotidien avec Sergueï Lavrov — ministre des Affaires étrangères reconnu, y compris par son ancien homologue John Kerry, comme l’un des plus fins diplomates de sa génération —, attire notre attention sur une autre ligne de force : « Quel est le sens de toutes ces actions des États-Unis ? Je crois en réalité que la cible n’est pas la Russie. La cible, c’est vous, c’est l’Europe. » Elle relie les différents événements : l’Ukraine, la Libye, et la Syrie qui a produit la crise des migrants et plus de terrorisme. Pour elle, ce pourrait être une riposte des États-Unis au refus de Chirac et de Schröder de suivre Bush en Irak en 2003. « Quand vous les Européens vous avez fait cela, les États-Unis ont compris que l’Europe devenait un concurrent dangereux, qui le serait encore plus en se rapprochant de la Russie. Posez-vous la question de savoir si la période des leaders européens est finie ? Chirac a pris cette décision non pas parce qu’il aimait la Russie, mais parce que son refus répondait aux intérêts français. Il n’y a pas eu de sanctions directes, mais vous vous souvenez de la période de propagande anti-française lancée dans les médias américains ? »

« Les sanctions nous ont touchés, l’Ukraine est au bord de l’effondrement, nous avons été affectés par les “fake news” lancées contre nous. Comme diplomate, je ne peux pas me permettre d’expression trop forte, mais je vais faire une exception : je déteste que les représentants occidentaux utilisent le terme “agression russe”. Notre détestation de la guerre est dans notre ADN, toutes nos familles sont passées par la guerre. Il y a des pays où des maisons se transmettent depuis des siècles, chez nous ce sont des médailles. Depuis des siècles la Russie se défendait pour chasser les intrus de son territoire. Quand on parle d'une possibilité d'une “agression russe”, ma première réaction est de gifler ceux qui racontent de telles idioties. Cette gifle sera le seul acte d'agression réel de la part de la Russie. Notre plus grande aspiration c’est de vivre en paix”.

Est-ce alors pour “sauver” l’Europe que la Russie tenterait d’intervenir dans les processus électoraux ? « Lorsque l'Occident est content des élections, alors la Russie n'est pas impliquée. C'est un concept... Vous croyez vraiment aux racontards sur des hackers russes ? !” » Alors que nous parlons, le nouveau ministre des Affaires étrangères américain, Rex Tillerson, effectue sa première visite officielle à Moscou. Il propose à la Russie de réintégrer le G7 en échange d’un lâchage de la Syrie. Maria Zakharova marque le premier silence de l’entretien, puis rit : « On ne peut pas négocier ainsi — troquer une place au G8 pour le renoncement aux principes du droit et la trahison des gens qui nous font confiance. C’est un de nos traits de caractère, nous n’abandonnons pas ceux qui nous font confiance. » La diplomate qui aime rester discrète sur sa vie privée, nous dit les raisons de sa passion pour son travail : « Parfois, murmurer ne suffit pas, il faut crier pour éviter les catastrophes. Le monde ne doit pas devenir le laboratoire d’un savant fou. »