S&P la rédaction
18/10/2019           //        solidariteetprogres.fr

 

Chronique stratégique du 18 octobre 2019 (pour s’abonner c’est PAR ICI)

Les visées impérialistes anglo-américaines n’ont plus le vent en poupe. Elles se trouvent mises à mal par le dialogue très prometteur entre l’Inde et la Chine, que Narendra Modi et Xi Jinping ont noué lors de leur récente rencontre en Inde, et par une Russie qui s’affirme comme vecteur de dialogue et de paix, en particulier dans le dénouement en cours au Moyen-Orient.

Nous vivons une de ces époques passionnantes de l’histoire où ce qui n’existait qu’en germe, de positif, dans un environnement dominé par le chaos, la division et la destruction, éclot subitement en pleine lumière et devient potentiellement la nouvelle norme du monde en devenir.

Comme nous l’avons montré dans notre précédente chronique, le retrait des troupes américaines de Syrie signe l’échec complet de la stratégie de « guerre par procuration » menée par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, via les diverses milices kurdes ou djihadistes, afin de provoquer un changement de régime à Damas. Ainsi, le reflux de l’écume impérialiste au Moyen-Orient fait apparaître clairement le retour des États-nations sur le devant de la scène internationale, la Russie jouant un rôle crucial pour assurer que chacun considère son intérêt propre à l’aune de celui des autres.

Le président Macron, qui a récemment déclaré devant nos ambassadeurs que nous assistons à « la fin de l’hégémonie occidentale sur le monde », a montré qu’il avait au moins une compréhension formelle de ce changement de paradigme. Mais là où il faudrait un homme ou une femme de caractère capable de s’élever à la hauteur, il n’est au mieux qu’un chef d’administration lucide.

Chine-Inde, le rapprochement de deux « États-civilisations »

La coopération entre le dragon et l’éléphant a franchi une nouvelle étape avec la rencontre informelle de deux journées pleines entre le Premier ministre indien Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping, les 11 et 12 octobre, à Mamallapuram, dans l’État indien de Tamil Nadu. Xi a été accueilli très chaleureusement à son arrivée à l’aéroport, par de jeunes Indiens enthousiastes arborant des drapeaux chinois et criant « Nous aimons la Chine ! »

Le quotidien indien Economic Times rapporte qu’un spectacle culturel a été offert en l’honneur de Xi dans le temple du Rivage de Mamallapuram, où « un chant Tamil, louant la paix [Shanti Nilava Vendum] et Mahatma Gandhi, a été chanté, accompagné d’une danse traditionnelle ».

Il s’agissait du second sommet informel entre les deux chefs d’État, après celui d’avril 2018 à Wuhan, en Chine : aucun accord de signé, pas de communiqué final, pas de conférence de presse, mais une discussion libre et détendue. Suite aux conversations, le ministre indien des Affaires étrangères Vijay Gokhale a rapporté que Modi et Xi ont parlé des défis communs auxquels les deux pays font face, tel que le terrorisme et les processus de radicalisation. Modi a ensuite affirmé qu’il s’agissait du « commencement d’une nouvelle ère » dans les relations entre l’Inde et la Chine.

Ce rapprochement entre les deux États-civilisations change radicalement la donne en Asie du Sud et dans la région indo-pacifique. D’abord parce que cela met en échec les plans occidentaux visant à jouer l’Inde contre l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie. Ensuite parce que la Russie, comme le rapportent plusieurs diplomates et experts cités par le journal russe Kommersant et repris par l’agence Tass, ne sera plus contrainte de faire un choix difficile entre deux partenaires stratégiques. « La troïka Moscou-Beijing-New Delhi va devenir un facteur déterminant dans la politiques globale », écrit Tass. Enfin, une bonne relation entre l’Inde et la Chine pourra également contribuer à déminer le conflit au Cachemire, la Chine étant un partenaire important du Pakistan.

Poutine et le concert des nations

Dans ce contexte, le président de la Fédération russe Vladimir Poutine, qui s’exprimait le 3 octobre au club Valdaï à Sotchi, a apporté un éclairage très intéressant sur ce paradigme émergeant, en soulignant le rôle de premier plan joué par les nations asiatiques.

Les positions des États asiatiques sont de plus en plus fortes dans tous les domaines, et avant tout dans le domaine économique. La région contribue déjà pour un tiers au PIB mondial. Les niveaux de vie s’améliorent plus rapidement que la moyenne globale, a-t-il déclaré.

Il est désormais évident que les problèmes globaux ne peuvent pas être résolus sans l’Asie, et c’est pourquoi l’ordre mondial, tel que nous le connaissons depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, est devenu obsolète. Dans le nouvel ordre mondial qu’il faut construire, a développé Vladimir Poutine,

nous avons également besoin de flexibilité et, j’ajouterais, de non-linéarité ; ce qui implique une capacité à mettre en place un processus s’appuyant sur les réalités, qui présuppose de prendre en compte les divers systèmes de culture et de valeurs, le besoin d’agir ensemble, tout en abandonnant les stéréotypes et les clichés géopolitiques. C’est la seule manière de résoudre efficacement les défis globaux, régionaux et nationaux.

Poutine a ensuite pris pour exemple l’intervention russe en Syrie en 2015 :

Nous pensons que la Syrie peut devenir un modèle pour résoudre les crises régionales par des mécanismes diplomatiques, qui devraient être utilisés dans la grande majorité des cas, l’usage de la force devant rester une exception extrême. Effectivement, en Syrie, nous étions confrontés à une tentative de création d’un quasi-État terroriste avec ce qui était – je le dis sans exagération – une véritable armée terroriste.

Permettez-moi de le redire, a-t-il poursuivit : les conflits les plus difficiles, tels que la question israélo-palestinienne, la question afghane ou la situation autour de l’accord sur le nucléaire iranien, peuvent et doivent être résolus sur la base des principes de coopération mutuelle, de respect, de reconnaissance des intérêts de chaque partie, en rejetant tout schéma ou philosophie de bloc.

Bien entendu, la coopération économique, qui ouvre de véritables perspectives de développement à long terme pour tous, est la base pour établir des relations politiques équitables tournées vers l’avenir, y compris entre pays asiatiques.

Au XIXe siècle, on faisait référence au ‘concert des nations’. Le temps est venu de parler en termes d’un ‘concert’ global en faveur du développement des modèles, intérêts, cultures et traditions, dans lequel le son de chaque instrument est considéré comme essentiel, précieux et inaliénable, et la musique doit être jouée harmonieusement, et non de façon discordante et cacophonique.